jeudi 5 juin 2014

Depuis Poitiers

Nous traversons ensuite les belles ogives du Pont Gabriel qui nous conduit chez Mr et Mme Morin,amis des Parou, qui nous attendent en toute simplicité dans leur maison pour une belle soirée d'échanges sur ce qui nous fait vivre...autour d'une table conviviale.
Tout est offert. Comme il est étrange et même gênant de recevoir gîte et couvert chez des inconnus...Comme la vie serait belle si chacun pratiquait l'hospitalité d'Abraham au chêne de Mambré...

Nous espérons les recevoir un jour chez nous comme tant d'autres.

Après le déjeuner, nous emportons un sac de cerises juteuses et pulpeuses et accompagnons Mme Morin( secrétaire paroissiale mais aussi brancardière à Lourdes) jusqu' à la cure de l'église de St Saturnin, rive gauche de la Loire, pour faire tamponner les credenciales, elle nous dépose ensuite sur la piste cyclable que nous emprunterons partiellement en direction de Chaumont.
Michel décide de marcher à mon rythme pour soulager la cheville.
Une incursion vaine pour trouver du pain à Chaille nous obligera à parcourir rapidement les 12 km qui nous permettront d'acheter à Candé la baguette du pique-nique. Un brave homme nous suggère de rejoindre en bas du joli village les rives du Beuvron, où, passé le pont de pierre, nous trouverons des tables aménagées pour les promeneurs. Il est 13h et nous dévorons nos victuailles en regardant passer les cyclistes.
Nous suivrons ensuite la rivière champêtre jusqu'à la Loire sous les frondaisons.

Au Patio, nous sommes gentillement accueillis par un Équatorien, installé en France depuis longtemps. Une douche rapide et une lessive en machine offerte nous permettent de visiter le château que nous ne connaissons pas et dont l'entrée se trouve en face.Une longue rampe nous conduit sur un promontoire qui permet de contempler la Loire sauvage avec ses îlots fourmillant de hérons , de canards,de mouettes  rieuses et ses grèves sableuses où sont arrimés les gabares et les toues, bateaux de pêches ou de transport à fond plat et voile rectangulaire.
Des cèdres grandioses encadrent le château d'allure médiévale, remanié à la mode italianisante à la Renaissance par la famille d'Amboise. Quelques femmes y ont laissé leur empreinte. Catherine de Médicis l'achète,y installe ses astrologues et puis l'échange contre Chenonceaux offert à Diane de Poitiers favorite de son mari Henri II. Germaine de Staël y séjourne avec des amis lettrés et savants tout en surveillant à Tours l'impression de son manifeste romantique "De l'Allemagne".
La princesse de Broglie,riche héritière de la sucrerie Say,l'achète en 1875, et l'aménage pour y donner des réceptions fastueuses. À la mort de son époux, des revers de fortunes,liés en partie au crack de 1929, vont entraîner la vente des biens et l'expropriation par l'Etat. Aujourd'hui remeublés et décorés, les appartements historiques et privés recréent l'ambiance des heures de gloire du château jusqu'en 1930 ...
Les plus belles écuries de France avec petit manège et une ferme modèle laissent pantois.
Château, parc paysager romantique et dépendances contiennent aussi des expositions d'artistes contemporains, plasticiens et photographes...

Le festival des jardins sue le thème des 7  péchés capitaux nous a particulièrement séduits par la créativité déployée dans chaque enclos végétal. Table gourmande encerclant des fleurs carmin, Harpagon et Midas cachant ou fabriquant l'or qui les isole de la vie dans un foisonnement doré cerclé de cactus, miroir de Narcisse empêtré dans son orgueil, tétons de Venus pendus aux pêchers de la luxure, plantes narcotiques épineuses et coléreuses, boîtes débordantes de  surconsommation ... Descente aux Enfers flamboyants avec Ovide comme Orphé et Eurydice (ou le Christ, lui aussi, descendu dans ces abîmes ), vallée des brumes, volcan en ébullition, ...doux purgatoire bleu...parfums capiteux,explosions et camaïeux de couleurs, croassements inquiétants, miroirs inattendus nous renvoyant soudain à nous-mêmes dans une réflexion sur les débordements qui tourmentent les hommes de toutes les époques. Point de Paradis...sans doute est-il en construction puisque c'est sous forme d' un Jardin des Délices que les grandes religions le représentent.
Une découverte magique sous le soleil ...trop courte car l'épicier et le boucher locaux ferment à 7 heures et les gourmands réclament leur pitance après cette mise en bouche visuelle...
Cheverny frais et gouleyant avec feuilleté de civet en entrée,chair à saucisses, échalotes, courgettes, tomates et spaghetti et vin de Touraine, chèvre cendré et côtes du Layon (offert par l'hôte ) seront bien appréciés par une tablée qui rassemble la France avec Guy, la Belgique et un pèlerin allemand de Cologne,Ignace,que nous invitons. Nous baragouinons en anglais et tentons de construire l'Europe bien mise à mal par les dernières élections...
Nous sommes heureux de recevoir des bonnes nouvelles de Lucie gravement malade après une piqûre du moustique Chicunguya.

Croissants croustillants et brioches au chocolat nous propulsent sur le Chemin. Toujours difficile de s'extraire du lit et de rassembler ses sacs en plastique...La mécanique commence à être bien huilée mais après 4h de marche continue sans le moindre banc sur les vignobles des coteaux, les épaules se rebiffent et les reins crient "pitié"...Enfin, un vieux banc est découvert dans un petit parc surplombant l'église de Chargé.Nous déballons rapidement les victuailles car le ciel s'obscurcit soudain. Trop tard, voilà les grandes eaux et le sauve-qui-peut sous une tôle ondulée. Nous reprenons la route humide qui longe quelques caves troglodytes et débarquons au pied du château d' Amboise animé en ce jeudi de l'Ascension...Grimbergen pour les hommes et thé gourmand pour moi au Café des Arts sous la chapelle St Hubert où repose pour l'éternité le génie Léonard de Vinci.

Lever matinal et déjeuner improvisé dans la chambre avant la longue étape vers Tours.

Notre nomadisme s'associe parfois agréablement à la cueillette des fruits de saison:cerises,griottes,framboises et fraises des bois...

La France potagère ...la marche permet une étude détaillée et évolutive du potager...Il y a le discret caché à l'arrière de la maison qui n'est visible que par le randonneur,  le vantard exposé à l'avant à hauteur du regard, le peureux entouré de grillages,cadenassé et protégé par "un chien lunatique" ou "un chat en cure psychanalytique", l'assoiffé s'abreuvant au ruisseau, le sophistiqué avec serres,cloches en verre et arrosage automatique, l'artistique ou celui de curé mêlant légumes,fleurs, arrosoirs en zinc et multiples fontaines décoratives,le rigolo avec son épouvantail joliment costumé, le minuscule disposé à proximité de la cuisine, le gigantesque labouré au motoculteur, le sérieux respectant les recommandations de Rustica, le prévoyant avec tunnels protecteurs,  arceaux et filets..., le potager-pèlerin avec ses coquilles et ses écriteaux d'ardoise " Si tu n'arrives pas à penser,marche;si tu penses trop,marche;si tu penses mal, marche encore" (Giono)... Nous voilà rassurés, les pieds sont vecteurs de justes pensées ...Les plus étonnants potagers sont,pour moi, les potagers partagés en périphérie urbaine. On s'y rend à vélo et on en revient chargé de provisions...Ils alignent les cabanons et les tonneaux bleus, rivalisent de productivité et de diversité. Aujourd'hui, les poireaux montent la garde, les pois assaillent les treillis, les pdt surmontent leur butte, les plants de tomates fleurissent, les salades s'épanouissent et les haricots déploient leur feuillage...les asperges pointent le nez et les artichauts tendent leurs cônes...
Alignements, symétrie, géométrie,carrés Renaissance comme à Villandry...Soumission au cycle lunaire et à la météo mais aussi maîtrise des techniques d'irrigation et d'acclimatation...Tout un microcosme à l'image de celui qui y libère son énergie, son stress dans une structure rassurante et  y trouve l'émerveillement devant la germination mystérieuse du grain tombé en terre...

Un fumet de soupe jardinière nous titille les narines...l'estomac crie famine...

Des passants nous interpellent pour raconter leur expérience jacquaire,nous encourager et nous crier en souriant:"Buen Camino". Comment s'arrêter si toute cette foule lointaine et proche nous accompagne en pensées et en paroles?

Pique-nique et massage de pieds sous l'abri désert de la gare de Montlouis au son du jingle de la SNCF et d'une  voix digitale annonçant les prochains trains Ter...Surréaliste..

Longue piste ensoleillée et puis ondée pour atteindre la cathédrale St Gatien et la basilique St Martin de Tours. À la petite boutique d'objets pieux, une bénédictine du Sacré-Cœur de Montmartre nous accueille en souriant. Nous nous rendons dans la crypte sur la tombe du 2ème évêque de Tours fondateur de la première abbaye à Ligugé et de tant de paroisses qui comme la nôtre portent son nom ainsi que tant d'enfants comme le nôtre (c'est aussi le nom de famille le plus répandu en France). Nous retiendrons surtout son beau geste de solidarité ...Nous logerons à ses côtés dans le couvent des jeunes religieuses avec qui nous chanterons les Vêpres avant de souper en compagnie d'autres pèlerins.
Un petit verre sur la belle place Plumereau magnifiquement rénovée comme toute la ville et particulièrement bondée ce vendredi soir clôt une belle journée qui nous a conduit au point de départ de la Via Turoniensis qu'il reste à poursuivre sur 1500 km...

La Rue Nationale qui traverse Tours nous éloigne de la Loire pour trouver les berges du Cher. Un dernier regard aux belles boutiques...le shopping n'est pas à l'ordre du jour! Le Chemin nous appelle...Nous prierons avec confiance St Martin pour toutes les brûlantes intentions du jour...

Les guinguettes du vieux Cher jadis "honorées "par Balzac, Jules Romain et la société huppée des environs sont aujourd'hui disparues à St Avertin. Quelques longues routes résidentielles, ponts d'autoroutes et de chemin de fer nous font gagner Veigné et Montbazon. Nous y pique-niquons sur l'îlette entre deux bras de l'Indre semée de petites renoncules blanches aquatiques et bruyante de coassements.
Quelques longues lignes droites asphaltées sous le soleil nous amènent à Soirigny où Mme Audeney nous accueille avec une bonne bière fraîche. Petite lessive, découverte du grand jardin, écriture et repas gastronomique au petit restaurant du coin. Demain, nos chers amis Lenoir, en vacances à Chinon nous écrivent qu'ils viendront  nous rejoindre...Quelle joie pour un dimanche ensoleillé où nous ne ferons que...22 km !

Temps plutôt couvert et chemins herbeux entre bois et champs de blé, d'avoine et de premiers tournesols. Nous rattrapons un jeune pèlerin parti de Tours, content d'avoir un peu de compagnie. Pause dîner à Ste Catherine -de-Fierbois, célèbre pour sa contribution à la victoire à Poitiers en 732 contre les Sarrasins  de Charles Martel qui y déposa son épée et le passage de Jeanne d'Arc en 1429 en route vers Chinon...Elle y enverra ensuite un écuyer y quérir l'épée de la victoire et du sacre de Charlles VII à Reims.
Les Mauresques restés dans cette contrée avec leurs chèvres sont, peut-être, à l'origine du fromage Sainte-Maure -de -Touraine certifié grâce à sa paille...
C'est dans le joli hameau de Vaux de ce bourg que nous logerons dans une petite maison partiellement troglodyte restaurée par les voisins pour en faire un accueil pour pèlerins.Douche sous la roche...
Les maisons de pierre sont par ici couvertes de toitures de tuiles plates prolongées par des ardoises et des corniches havreses (originaires du Havre):gouttière de  zinc surmontant une plaque de zinc.
Belle soirée de retrouvailles avec nos amis Martine et Yves Lenoir en séjour à Chinon. Des nouvelles de nos familles, des amis, du pays, des projets respectifs...Nos petits-enfants invités à notre table grâce à la magie de Skype ...Quel superbe moment partagé en savourant des sardines grillées! De retour au gîte,nous visiterons l'atelier et la belle salle d'exposition troglodyte d'un artisan verrier établi sur le versant en surplomb du gîte. Merci pour cette courte et dense rencontre sur le Chemin...
Après une nuit peu reposante dans nos lits superposés grinçants et brinquebalants et quelques croûtons de pain en guise de déjeuner, nous entamons une étape longue et peu exaltante avec une déviation due aux travaux du LGV . Après avoir dépassé le village de Maillé où une maison de la Mémoire rappelle le massacre de 144 villageois dont 40 enfants par les Nazis en août 1944 ( Il n' y décidément pas de limites à la barbarie), nous contournons des chantiers pharaoniques qui dressent devant nous des montagnes de terre parcourues par une armada de monstres jaunes...

Pause dîner en plein soleil sur un banc devant la mairie de La Celle St Avant. Nous passons au-dessus de la Creuse et quittons ainsi l'Indre-et-Loire pour entrer dans la Vienne à Port-de-Piles

On devrait bientôt atteindre "Les Ormes" et on se permet encore un petit arrêt détente au bord d'un étang de pêche en compagnie des reinettes.
Trois km, affiche un panneau sous le soleil...Et bien non...nous voilà distraitement embarqués sur le GR qui nous fait parcourir toutes les collines et les hameaux de la commune alors que notre chambre d'hôte se trouvait dans le lieu-dit de Colombiers à l'entrée de de la bourgade. Sur les genoux, nous appuyons sur la sonnette de Mme Epaud qui nous ouvre son portail et nous accueille avec un grand sourire,sa jeune stagiaire et un verre d'eau fraîche. Elle nous propose même une lessive en machine et un plongeon dans sa piscine chauffée...Justement,en chemin, nous nous demandions si nous utiliserions bientôt notre maillot...Au milieu des fleurs et au pied de sa cabane dans un arbre, nous avons apprécié ce bonheur inespéré de quelques brasses et une heure de lecture dans une chaise-longue.
La table d'hôte s'enorgueillit de ne présenter que des produits du terroir:rillettes-maison,gratinée de Ste Maure, hachis Parmentier de confis de faisans(chassés par Monsieur),plateau de fromages régionaux, fraises du jardin avec le broyé du Poitou...le tout arrosé de Chinon rosé et rouge...nous apprenons par un couple de bourguignons que cette CH à été plébiscitée récemment lors d'une émission TV sur les chaînes françaises. Elle mérite bien son label et pour l'hôtesse, c'est une belle reconversion. Nous parlons de la belgique et de Brel que Michel, ancien ingénieur de son à l'ORTF a bien connu:enregistrement à Damme et Rueil-Malmaison...
La soirée se termine au sous-sol par une partie de kicker et une bière-pression pour les messieurs.

Longue étape de 30km en vue pour diminuer celle du lendemain qui serait de 36 km jusque Poitiers où Guy doit reprendre son train de retour. Nous marchons vaillamment jusque Châtellerault entre averses et périodes nuageuses sur une petite route de campagne bien rectiligne pendant une vingtaine de km avant de traverser la zone industrielle. On casse rapidement la croûte,à l'abri de la pluie, sous un pont de national bruyant face à la Vienne brunâtre.Pas très folichon tout ça ...Je me prends à rêver de poursuivre en vélo puisque nous marchons essentiellement sur du bitume.
Michel tombe à court de camping gaz ( ah, le petit luxe du Nescafé avant de redémarrer!) et Guy évoque ses sandales décousues. En jetant un regard derrière l'arcade du pont,je constate que, dans cette cambrousse, nous sommes à 100m d'un...Décathlon. Sacré St Jacques, merci!

Trottoirs de banlieues, bord de Vienne...et nous voilà devant toi,beau St Jacques sympathique couvert de coquilles dans ton église de Châtellerault.
Un joli tampon à ton effigie...et nous voilà presque courant sur les rives pour tenter d'atteindre Naintré à 10km pour 17h. Comme promis à notre hôte de l'Association la Barque.Mission impossible!
Un petit coup de fil réconfortant de Barnabé :"je rêve toutes des nuits de toi et de Bon-Papa "...À 18h, Gérard vient à notre rencontre en voiture...Il pleut et la distance a été mal estimée vu la situation des bâtiments.
Nous découvrons une ancienne petite ferme restaurée et aménagée par des bénévoles dont Gérard ( électricien et animateur social en milieu populaire retraité )et sa femme,responsables depuis 10 ans. La Barque a pour objectif de faire passer d'une rive à l'autre des personnes ou des familles en difficultés professionnelle,sociale ou affective. Diverses informations,formations,aides,loisirs,rencontres y sont organisées. Un jardin,une grande véranda, une cuisine équipée permettent des réunions et des repas de famille...Et ce soir, ce sont trois pèlerins fatigués qui se feront servir le souper en compagnie de Maryvonne qui m'offrira de recoudre une agrafe défaillante dans...la salle de couture qui rassemble chaque semaine une trentaine de participantes.

Départ dans la bruine vers Beaudimont, puis Beaumont où nous traversons le Clain pour rejoindre l'Ancienne Voie Romaine Bordeaux-Paris que nous suivrons sur 22km jusqu'à Buxerolles avant Poitiers.c'est une longue piste herbeuse rectiligne sur la crête qui vit passer troupes romaines, charretiers et arabes qui affrontèrent à Moussais-la-Bataille en 732 les troupes de Charles Martel.
Nous y affronterons les éléments déchaînés n'ayant d'autre choix que de marcher encore et encore ...Après la lessive, le grand vent Sud-Ouest, de face, s'occupera de nous sécher jusqu' au Pas-de-St Jacques gravé dans une vieille pierre, lieu ancien du pèlerinage où les Jacquets se recueillaient autrefois avant de se ravitailler de Fouaces offertes par le Seigneur local.
Un bus nous évite la traversée de la zone commerciale et nous dépose à côté de la superbe façade romane de Notre-Dame-la-Drande...Quel BD sculptée, un condensé de Bonne Nouvelle en figures et scènes bibliques essentielles!
Une terrasse au soleil nous réconforte de la bourrasque du Chemin...Guy rejoint son hôtel face à la gare et nous la grande Maison diocésaine dans le quartier de l'évêché...à 19h, dernières retrouvailles pour manger une galette "irlandaise" et rappeler les bons moments partagés durant 10 jours sur ce Chemin qui nous a réunis en 2003 à Cajarc en venant de Moissac...
Nous nous souhaitons encore Buen Camino devant la gare avant de nous quitter...Bon retour à Montbéliard, Guy, et merci pour ta compagnie durant 200 km printaniers riches en partages.

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